Tribune – « Le crack ne disparaîtra pas de notre monde, mais l’insécurité sociale, la violence et la détresse qui l’accompagnent le peuvent »

Oct 11, 2022 | Actualité réduction des risques | 0 commentaires

Initialement parue dans le journal Le Monde, nous publions l’intégralité du texte et des signataires, l’organisation L630 soutenant l’initiative.


Depuis plus de trente ans, des scènes ouvertes de drogues, passant de l’héroïne au crack, se sont installées dans la région parisienne. De la place Stalingrad au square Forceval, en passant par la « colline du crack », le contrat social de ces quartiers comme l’accès aux droits fondamentaux, à la santé des usagers de drogues ont été constamment bafoués.

Face à la détresse et à la misère des scènes ouvertes de consommation de drogues, face à l’inefficacité de la seule répression comme réponse depuis des décennies, nous, élues et élus, habitantes et habitants du Grand Paris et de tous les territoires concernés, proposons avec réalisme d’en finir avec les scènes ouvertes de drogues et la misère humaine qui en découle.

L’histoire française est longue mais se répète, sans que la seule décision ayant démontré son efficacité soit prise. Après la longue litanie d’évacuations/dispersions des usagers de drogues des années 1990-2020, après le démantèlement de la « colline du crack » en 2019 qui a abouti au énième déplacement des usagères et usagers de drogues vers la place Stalingrad, Didier Lallement, ancien préfet de police, avait organisé en mai 2021 un nouveau déplacement vers le jardin public d’Eole.

Sans droits et sans presque aucun soin

Bien sûr, à chaque fois, la violence était au rendez-vous, d’abord entre les usagers, les femmes en étant les premières victimes, mais aussi à l’extérieur, avec un accès aux drogues exponentiel et l’absence complète de perspectives sociales. S’ensuivit un autre déplacement en septembre 2021 vers le square de la Porte-de-la Villette, choisi par Gérald Darmanin.

A l’abri des regards, soi-disant éloignés des habitations, encerclés par le boulevard périphérique, les dangereux axes routiers alentour et un mur de béton, quelques centaines d’usagers de drogues ont survécu dans ce camp un peu plus d’un an, la plupart sans droits et sans presque aucun soin. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « La guerre aux drogues a créé des conséquences inattendues et négatives majeures »

Cette semaine, de nouveau, Sisyphe a repris sa pierre pour grimper là d’où l’on retombe sans surprise. Dommage, M. Darmanin, il semblait pourtant qu’ayant associé au crack le vocable « santé » en juillet lors de l’officialisation de votre nouveau préfet, vous aviez compris comment il était possible d’agir réellement pour le bien de tous et toutes maintenant. Et, comme vous le dites – malheureusement pour l’heure de manière inappropriée –, « définitivement ».

Faire fuir des centaines d’usagers ne peut pas être une solution. Encore une fois, les habitantes et habitants du Nord-Est parisien, dont nombre d’entre nous font partie, vont retrouver l’un écroulé devant leur porte, l’autre dans un hall d’immeuble, le troisième sur un escalier sur le chemin du métro. Newsletter « La Revue du Monde » Chaque vendredi, les dix articles de la semaine qu’il ne fallait pas manquer. S’inscrire

Un toit sous lequel dormir

Qui supporterait d’être le témoin quotidien de cette misère qui ne peut être que violente pour celui ou celle qui la côtoie, s’y confronte sans y pouvoir rien changer ? Comment ne pas penser à cet homme de 92 ans qui s’est retrouvé à l’hôpital, après avoir été agressé par un toxicomane pour quelques euros ? Cela ne devrait pas perdurer une seconde de plus. Et pourtant : déplacement après déplacement, les usagères et usagers de drogues continuent d’errer, les habitants des quartiers d’être impuissants. Rien ne change.

Alors quoi, interdisons le crack et la consommation de drogues ? Emprisonnez un usager de drogues : sans son accord, sans accompagnement, il consommera à nouveau. Mais permettez-lui, même si c’est un usager très dépendant et très désinséré, de retrouver un toit sous lequel dormir, des gens à qui parler, un espace où consommer sans être agressé, avec un accompagnement médical, des soins à recevoir : il pourra sortir de cette voie sans issue, par la réduction des risques et la réinsertion sociale d’abord, par l’abstinence, peut-être, petit à petit, ensuite, quand il ou elle en aura pleinement décidé, et enfin retrouver la tranquillité publique. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « La guerre aux drogues a créé des conséquences inattendues et négatives majeures »

Les scènes ouvertes de consommation et de trafic de drogues n’ont rien de nouveau en Europe. A Zurich (Suisse), à Copenhague (Danemark), à Utrecht (Pays-Bas), à Francfort (Allemagne) comme à Paris et sa région, des scènes ouvertes ont existé sans que des décennies de politiques répressives n’en viennent à bout. Au tournant du siècle dernier, de guerre lasse, nos voisins européens ont considéré l’usage de drogues d’abord comme un enjeu de santé plutôt qu’un seul problème de tranquillité publique.

Grâce à la réduction des risques, grâce aux dispositifs qui prennent en charge l’usager d’où il part réellement, pour l’accompagner sur un (long) parcours, un citoyen ou une citoyenne au départ souvent sans abri, sans couverture sociale ni suivi médical, isolé, socialement désinséré, souffrant parfois de pathologies psychiatriques, à la merci des trafics et de la violence de rue, peut s’en sortir. L’essai fut concluant et les scènes de consommation de rue ont disparu.

Solidarité réaliste et réalisable

C’est la bonne nouvelle : il n’y a pas de fatalité à subir et faire subir ces scènes quotidiennes de consommation de rue – notamment dans le Nord-Est parisien, mais pas seulement. Lire la tribune : Article réservé à nos abonnés « A Paris, il est urgent d’agir contre la situation dramatique et indigne liée au crack »

Laurent Nuñez, préfet de police, a assuré réunir dans les prochaines semaines les acteurs associatifs et institutionnels pour remettre sur l’établi une version 2.0 du plan « crack » une fois que l’Etat aura tranché concernant le cadre du dispositif. Enfin. Cet échange est primordial pour permettre le retour du contrat social.

N’en déplaise à M. Darmanin, le crack, pas plus que les autres drogues, ne disparaîtra pas de notre monde. Mais l’insécurité sociale, la violence et la détresse qui l’accompagnent le peuvent. Lire la tribune : Article réservé à nos abonnés Politique des drogues : « La répression n’a jamais fonctionné »

Nous, élues et élus, militantes et militants, habitantes et habitants de toutes les villes et de tous les territoires concernés, sommes prêtes et prêts à rétablir la solidarité républicaine et à accueillir dans nos quartiers ces espaces de soins, d’hébergement et de réduction des risques pour que plus une personne ne consomme dans la rue. Seule cette solidarité réaliste et réalisable permettra de rétablir la sécurité et le bien-être de chacune et chacun.

Dans d’autres villes européennes, quelques mois ont suffi. Pourquoi pas chez nous ?

Signataires : Anne Souyris, adjointe à la maire de Paris chargée de la santé et de la réduction des risques, Béchir Saket, porte-parole de L630, Noël Mamère, ancien député, ancien maire de Bègles, Alain Lipietz, conseiller municipal de Villejuif, ancien eurodéputé, Julien Bayou, député de Paris, Sandrine Rousseau, députée de Paris, Sabrina Sebaihi, députée des Hauts de Seine, Mélanie Vogel, sénatrice écologiste, Anne Vignot, maire de Besançon, Michèle Rubirola, première adjointe chargée de la santé à la mairie de Marseille, médecin, Dr. Alexandre Feltz, adjoint à la maire de Strasbourg en charge de la santé, médecin généraliste, Harmonie Lecerf Meunier, adjointe au maire de Bordeaux chargée de l’accès aux droits et des solidarités, Carine Petit, maire du 14e arrondissement de Paris, Fatoumata Koné, conseillère de Paris, présidente du groupe Les Écologistes du Conseil de Paris, Sylvain Raifaud, conseiller de Paris, co-président du groupe écologiste de la Métropole du Grand Paris, Anne de Rugy, co-présidente du groupe écologiste de la Métropole du Grand Paris, conseillère municipale de Bagnolet, Nadia Azoug, vice-présidente de Seine-Saint-Denis. Conseillère municipale de Pantin, David Belliard, adjoint à la maire de Paris, Jean-Luc Romero-Michel, adjoint à la maire de Paris, Geneviève Garrigos, conseillère de Paris, ancienne présidente d’Amnesty international France, Jérémie Crépel, conseiller municipal de Lille, co-secrétaire national d’EELV, Léa Balage El Mariky, adjointe au maire du 18e arrondissement de Paris,  co-secrétaire national d’EELV, Thomas Nefau, président de l’association SAFE, Dr. Catherine Pequart, psychiatre addictologue directrice de Charonne-Association Oppelia, Charles Merlin, collectif de riverains « Mieux agir contre le crack » et bien d’autres.

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